Le froid de l’espace à perte de vue. Certaines personnes adorent ça. Y prospèrent. Moi, ça me met mal à l’aise. Ils y voient la liberté. Pour moi, c’est une prison; pire même, c’est un bourreau qui se tient au-dessus de vous et n’attend qu’une fissure dans la coque pour en finir avec vous.

Pour une raison qui m’échappe, je me sens toujours un peu morbide quand je suis sur le point d’atterrir. Le centre d’expédition Covalex se rapprochait. Une voix crépita sur mes haut-parleurs.

“Paré pour le contrôle ID.” Je passai au crible mes différentes identifications jusqu’à ce que j’en trouve une « propre », puis je la transmis. Ils se penchèrent dessus pendant quelques secondes.

“Merci Mme Bally-wa. Aile 2, Hangar 4, Baie 32.” Le contrôleur raccrocha.

Divers consortiums de transport s’étaient regroupés pour ouvrir un certain nombre de ces centres afin de servir de points de transfert pour le fret, et pour les marchands et transporteurs qui souhaitaient éviter les tracas et la gravité à la surface. En bref, c’est là que je fais mon beurre.

“Salut Ethan.” C’est pas vrai. Je viens à peine d’arriver.

Je me retournai lentement. Raj Benny. Je ne crois pas qu’il ait une raison de m’en vouloir.

“Salut Raj, t’es venu humer l’air ?”

“Ouais, tu sais, pour voir comment ça se passe.”

En matière de bandits, Raj n’était pas ce qui se faisait de pire. Il avait un fond de cruauté, cependant. Bien que ce soit souvent le cas avec les Tevarin, j’avais vu ce trait de caractère le pousser à faire des choses qui n’étaient pas nécessaires. Cela avait provoqué des tensions entre nous par le passé, mais visiblement la page était tournée. Ceci dit, un de ces jours, nous serons probablement amenés à nous entre-tuer. Mais en attendant, il n’y a pas de raison de ne pas se montrer poli.

“T’es sur un truc intéressant ?” demandai-je, en me retournant vers la foule. Raj haussa les épaules et but une gorgée d’HydroFroz.

“Pas vraiment.” Ses yeux complètement noirs s’arrêtèrent alors sur quelque chose et il fit un bref signe de tête. C’était un Agent de la Sûreté. Je ne la connaissais pas. Elle n’essayait pas vraiment de se cacher.

“À plus.” Raj s’écarta et se fondit dans la foule. Je fis de même.

La Porte était une gargote où les transporteurs, affréteurs et marchands pouvaient se trouver à boire et à becqueter, et peut-être une heure ou deux de sommeil dans les couchettes-tiroirs monoplaces à l’arrière. C’était marrant à regarder. Vous voyez, quand on regroupe en seul endroit une bande de marginaux avec du pognon, c’est comme un aimant à opportunistes, ce qui hélas inclut les gens comme moi.

Je me pris une RealWater et me postai dans un coin pour avoir une bonne vue sur la pièce.

Trois verres lentement sirotés plus tard, les affaires n’étaient pas au mieux. Puis un verre se brisa. Quelques têtes se tournèrent, dont la mienne. Un transporteur se leva en titubant, bourré comme un coing. Les veines de son front étaient si enflées qu’elles semblaient vouloir se faire la malle. Une partie de Gâchette avait visiblement dégénéré.

“Je t’ai traité de tricheur! Si tu me demandes encore de le répéter, je te le grave sur la tronche, pour que tu comprennes bien.” La sécurité commençait à lui tourner autour. Les autres joueurs restaient immobiles, de peur que le moindre geste ou réaction ne le pousse plus loin.

“Réglez ça dehors !” cria le barman.

“Tu peux te gratter, raclure. Sauf si tu veux danser aussi.” Les vigiles se saisirent de l’ivrogne par les bras et le traînèrent jusqu’à l’entrée. Il mit des coups de pied dans quelques tables en passant, renversant les verres. Il gloussa, ravi de semer le désordre.

Ce type promettait. Ils le flanquèrent dehors. Il se remit tout de suite debout, et cracha un flot continu d’obscénités pendant cinq minutes sans s’arrêter, avant de s’éloigner en titubant.

Bien qu’il fut à moitié inconscient, je le suivis avec prudence, dans l’éventualité où d’autres vautours auraient été attirés par le spectacle. Il finit par retrouver le chemin des baies à vaisseaux. Il grimpa dans un MISC-Fiera déglingué, glissant par deux fois sur l’échelle. Il y avait une soute à marchandise détachable en-dessous. Ses moteurs montèrent lentement en puissance.

Je me répétais plusieurs fois de suite la plaque du vaisseau, courus jusqu’à ma baie, et décollai.

Je le rattrapai juste à l’extérieur des baies de lancement. Les propulseurs principaux du Fiera se mirent enfin en marche et le vaisseau accéléra progressivement. Je gardai mes distances, là encore plus dans la crainte d’éventuels concurrents que par peur d’être repéré par cet idiot.

Il fallut trois heures pour sortir du trafic. J’ignore où il allait, mais il était évident qu’il voulait garder profil bas. Ça me convenait tout à fait. Ça rendait mon travail cent fois plus facile. Je le laissai dériver encore un peu, histoire d’être certain que tout était calme et tranquille. Puis j’entrai en action.

Je plongeai devant le cockpit du Fiera, activant le camouflage optique en même temps que je faisais chauffer mes canons principaux. La peinture sur la coque de mon vaisseau céda la place au motif éclaboussé de sang qui faisait ma renommée.

Je pouvais le voir dans le cockpit, bouche bée, en état de choc. Je contactai ses comms.

“À en juger par ton expression, je devine que tu sais qui je suis.” Il parvint à peine à hocher la tête. “Bon, voici la règle. Tu fuis, tu meurs. On est d’accord sur ce point?”

Il hocha de nouveau la tête. Je lui récapitulai rapidement le reste de mes règles. Elle se terminaient à peu près toutes de la même façon que la première règle. Lorsque je finis par lui ordonner d’abandonner sa cargaison, il était complètement docile. Il largua la marchandise et recula.

Je manœuvrai pour arrimer la cargaison.

“Maintenant dégage.” Il décampa à toute vitesse. Je n’allais pas faire un inventaire complet au cas où il appellerait les flics, mais je devais au moins jeter un coup d’œil. Il fallait juste attendre un peu que les systèmes de mon vaisseau acceptent le protocole informatique du conteneur, puis j’aurais un accès visuel à l’intérieur.

“Allez, fais claquer le pognon…”

Quelque chose apparut sur mon écran. Je dus augmenter la résolution pour bien voir. Enfin, je vis ce qu’il y avait à l’intérieur…

Des gens. Affamés. Desséchés. Des humains, quelques Banu, des Tevarin, et deux que je ne reconnaissais pas. Je vis rouge. C’était un trafiquant d’êtres intelligents. Les plus gros bâtards de parasites bouffeurs de merde de toute la-

Je mis plein gaz et fis demi-tour. J’apercevais à peine la lueur de ses propulseurs au loin. Il ne m’échapperait pas. Aucune chance.

Il se rapprochait. J’allais prendre mon temps avec celui-là. Le découper si lentement et pendant si longtemps qu’il ne se souviendrait pas d’avoir eu une vie sans agonie. Je commencerais par-

Deux missiles me survolèrent en direction du trafiquant. Le premier détruisit son propulseur, le deuxième frappa l’arrière du cockpit. Il y eut une explosion d’antimatière, qui carbonisa le Fiera. Mes compensateurs polarisants s’activèrent instantanément. Lorsqu’ils s’estompèrent, le vaisseau avait disparu. De même que celui qui avait tiré, qui que cela puisse être. Il n’y avait aucune trace de lui sur les scanners.

Voilà où j’en étais. Seul avec une pleine cargaison d’esclaves, et le sang qui bouillait toujours dans mes veines.

Raj n’était pas le seul à avoir un sale caractère.

 

… À suivre

 

Traduction par Baron_Noir, relecture par Hotaru et Worlak – Source : https://robertsspaceindustries.com/comm-link/spectrum-dispatch/12752-Tales-Of-Kid-Crimson-Issue-2

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