C’était le troisième système que je traversai depuis que j’avais semé l’Agent de l’Advocacy. Si je continuais, je finirais par atteindre des systèmes plus peuplés. L’installation minière Arshop dérivait parmi les rochers titanesques du Système Magnus. Ce qui avait été une exploitation entièrement automatisée il y a cinquante ans n’était désormais plus que l’ombre délabrée de son ancienne gloire technologique, maintenue en marche par une équipe restreinte d’excavateurs et de mineurs de l’espace profond.

J’avais connu Klay il y a des années, alors que j’étais collecteur de dettes (c’est-à-dire bandit) pour un sale type sur Armitage. Klay avait été Citoyen, mais après de mauvaises décisions et une méchante déception sentimentale, il avait commencé sa descente aux enfers. À l’époque où je lui avais rendu visite, il s’était fait dépouiller de sa Citoyenneté, il avait perdu sa famille autant que sa vie. Quand j’enfonçai la porte de son hôtel, il me dit carrément de lui faire du mal. Vous comprenez, il avait atteint un point, pas touché le fond, mais une étape encore plus dangereuse. Ce point où vous savez que vous approchez du fond, et où vous préféreriez en finir plutôt que d’être toujours là au moment de l’impact. Eh bien, je finis par ne rien collecter, et au fil des ans, je fis ce que je pouvais pour l’aider à s’en sortir. Il travaillait désormais en tant que géologue (sans formation) sur ce petit paradis insulaire, où il parvint à me dégager une baie d’amarrage.

“Tu ne restes pas longtemps, hein ? Je ne sais pas combien de temps je peux garder cette baie déconnectée” dit Klay. Il regardait nerveusement autour de lui.

“Du calme, Klay. Juste assez longtemps pour me remettre les idées en place, et ensuite tu ne m’auras plus dans les jambes.”

“Merci. J’ai eu le chef sur le dos toute la semaine.” Klay se détendit un peu.

“T’inquiète pas, mon vieux. Ça va bien se passer” dis-je tout en ouvrant la soute à marchandise, ce qui révéla les rangées d’esclaves comateux. Klay faillit faire une crise cardiaque.

“Bordel de… t’es cinglé?” Il se précipita en avant et essaya de fermer les portes.

“Klay! Calme-toi.” Je le regardai avec insistance, jusqu’à ce qu’il relâche enfin la porte. J’entrai et commençai à décongeler un humain. Il lui fallut environ vingt minutes pour se réveiller, dix de plus pour se remettre du choc physiologique, puis quinze autres où il retomba dans les pommes. Quand enfin il fut conscient et capable de bouger, Klay était plus qu’un peu nerveux.

L’humain approchait probablement de la vingtaine. Les tatouages locaux et le code de traitement d’un centre de détention pour mineurs indiquaient qu’il venait de Terra. Je pouvais voir que la puce de marquage avait déjà été implantée dans son poignet. Utilisée surtout pour la localisation, c’était aussi un signe universel pour désigner quelqu’un comme une propriété. Il frissonnait lorsque je lui racontai les grandes lignes de ce qui s’était passé. Il prenait les nouvelles plutôt bien.

“Eh bien après tout, je comptais bien voir les systèmes un jour,” dit-il enfin. Klay et moi, nous nous regardâmes. Il plaisantait. Ce gamin venait d’échapper de justesse à une vie passée à casser des cailloux sur une lune distante ou pire, et il plaisantait.

“Quelle est la dernière chose dont tu te souviennes ?”

“Euh… un club sur Prime. Je discutais avec cette incroyable bombe. Mec, elle avait-”

“T’écarte pas du sujet, s’il te plaît” le coupa Klay.

“On dansait, et d’un coup elle s’est mise à parler d’essayer de trouver du Néon. Est-ce que j’en avais ? Est-ce que je connaissais quelqu’un qui en avait ? Tu sais, le truc habituel.” Il nous regarda, sans trouver l’approbation qu’il escomptait, et enchaîna.

“Donc je suis allé voir ce type, là, Kendrick, à qui j’en avais déjà acheté. Il a dit qu’il était à sec mais qu’il connaissait un type.” Le pied de Klay tapait de plus en plus vite. Il perdait un peu plus patience à chaque nanoseconde. Je voulais laisser le gamin bavarder à tort et à travers. Parfois, on récolte les meilleurs détails dans des faits apparemment anodins. Mais Klay avait raison sur un point, les choses risquaient vraiment de dégénérer si la mauvaise personne franchissait cette porte.

“Donc on est allé sur le terrain d’atterrissage. Là-bas…”

“C’était où ?” Il fallait qu’il commence à donner plus de détails.

“Côté Est, je crois. À côté d’un pont.” Il me semblait voir lequel. “Donc on arrive là-bas et la fille commence à… Attendez, elle est là? Vous l’avez réveillée, elle aussi ?”

Le gamin commença à se lever pour regarder dans la soute. Je n’avais pas vu d’humaine dans la liste. Ils avaient dû la vendre à quelqu’un d’autre. Je lui fis signe de continuer. Il comprit, et se rassit lentement.

“Ouais, et bien c’est là que ça commence à craindre, parce qu’il y a déjà à peu près six mecs qui attendaient. L’un d’entre eux l’attrape. Je commence à bouger et puis… et puis tout est devenu noir. Ensuite je me suis retrouvé ici.”

“Est-ce que tu as remarqué quelque chose à propos des types qui t’ont agressé, quelque chose de particulier ?”

“J’en sais rien, d’accord ?” Il commençait à s’énerver. Il se mit de nouveau à avoir des haut-le-cœur, son corps combattant toujours les effets des drogues. Klay lui apporta un seau. Je lui laissai un peu de temps. Klay s’approcha de moi.

“Qu’est-ce que tu vas faire de lui ?” murmura-t-il.

“Lui ? J’en ai quatorze de plus là-dedans.” Je réfléchis quelques instants. S’il ne se souvient de rien, je ne suis pas plus avancé. Un semblant d’idée finit par me venir à l’esprit.”Hé, Klay.”

“Ouais ?”

“Vous ne recrutez pas, par hasard ?” Klay me fusilla du regard.

Le reste des esclaves se réveilla à peu près comme le gamin. Perturbés, terrifiés. Klay parla au contremaître, et ils trouvèrent un moyen pour que les esclaves rachètent leur billet de retour en travaillant. Je ne faisais aucunement confiance au contremaître, mais j’étais sûr que Klay serait de parole. S’il prétendait que ça marcherait, je voulais bien le croire… parce qu’il savait qu’autrement, je précipiterais cette station dans l’étoile la plus proche.

Je grimpai dans le siège de pilote, prêt à considérer tout cela comme une perte de temps lorsque le gamin vint à moi en courant, un bol de soupe à la main.

“Hé, Monsieur. Je voulais vous remercier pour ce que vous avez fait, et tout ça.”

“Pas de problème, gamin.”

“Je suis désolé de m’être laissé aller, mais je crois qu’il y avait autre chose. Avant que je perde connaissance, quelqu’un d’autre s’est pointé. Quelqu’un que tous les types semblaient connaître.”

“Ah ouais? T’as entendu un nom?”

“Ouais. Ils l’appelaient Kid Crimson.”

 

… À suivre

 

Traduction par Baron_Noir, relecture par Hotaru – Source : https://robertsspaceindustries.com/comm-link/spectrum-dispatch/12773-Tales-Of-Kid-Crimson-Issue-4

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