Les bandits de Raj ramassèrent le corps de Quell comme s’il s’agissait d’une encombrante carcasse de viande. J’imagine que c’est tout ce qu’elle était désormais : de la matière sans vie. Une autre tache de sang sur le tapis miteux, que le prochain occupant de la chambre regarderait en plaisantant.

Je ne pouvais rien sentir, ni bouger quoi que ce soit. Je voulais hurler, arracher, tout faire brûler, mais mes membres ne m’obéissaient plus, il ne restait plus qu’une haine pure et absolue emprisonnée dans un corps devenu inutile.

Soudain, le monde se renversa. Quelqu’un me redressa et me plaça contre le mur. Une légère sensation de pression s’immisça dans le brouillard de la paralysie. Je me retrouvai en train de regarder Raj Benny. Qui ne tarderait plus à hurler dans son agonie.

“Eh, vieux” dit-il en affichant un atroce sourire de Tevarin. On comprend pourquoi ils ne font pas ça souvent. Mes sensations revenaient lentement. Quelque chose se resserra sur mes poignets, derrière moi. Ils vidèrent mes poches et vérifièrent que je n’étais pas armé. Marque-de-laser émergea de derrière moi et sortit par la porte.

“Allez, Ethan, ça devrait être en train de se dissiper, maintenant. Tu sais à quel point je déteste les conversations à sens unique,” dit Raj, en scrutant mon visage inerte. “T’es revenu ?”

“Approche un peu plus et tu verras,” articulai-je péniblement. Ma bouche bougeait comme si elle formait des mots pour la première fois.

“Eh bien voilà.” Raj se rassit et s’étira. L’engourdissement se dissipa dans les secondes qui suivirent, cédant la place à une douleur à la colonne. J’essayai de bouger. Apparemment, ils avaient utilisé des liens SerreVite, et m’avaient attaché à un tuyau contre le mur.

“Le tristement célèbre Kid Crimson de mèche avec l’Advocacy. Qui l’eut cru…” Raj secoua la tête, stupéfait et déçu. “Tu sais, après tout ce qu’on a traversé ensemble, j’espérais vraiment que tu t’en sortirais. J’étais convaincu au plus haut point que tu serais capable de dégommer Hannigan, et de t’en tirer à bon compte.”

“Voyons voir si j’ai tout compris,” dis-je, les mots sortant plus facilement désormais. Raj se décontracta, arborant ce sourire suffisant que je voulais réduire en bouillie. Concentre-toi. “Tu as tout manigancé : cette cargaison d’esclaves, cet idiot qui utilisait mon nom, la piste de preuves qui désignait Hannigan comme étant Caro, juste pour me pousser à assassiner quelqu’un ?”

“Impressionné ?”

“Tu sais, tu n’as pas besoin de gaspiller tout cet argent et ces ressources pour tuer un Sénateur. Tu peux payer des types pour s’en occuper. Ils ne t’ont jamais appris ça pendant les cours de super-criminel ?”

Le sourire de Raj s’élargit et il hocha la tête avec dédain.

“Oh, tu penses que ceci ne concerne qu’Hannigan,” dit-il enfin.

“Qui, alors ?” Je savais que cette souillure arrogante désirait par-dessus tout me le révéler, pour que je puisse voir à quel point il était impressionnant, mais il hésitait, donc je l’amadouai. “Je suppose que tu vas tuer Hannigan de toute façon, et me coller ça sur le dos. Quant ce sera fait, soit tu me tueras, soit tu me feras disparaître. Qu’est-ce que tu risques ?”

Raj se ravisa, et ne mordit pas à l’hameçon.

La porte s’ouvrit. Marque-de-laser entra avec quelques sacs et une tasse d’HydroGel. Il tendit la boisson à Raj et jeta les sacs sur le lit. C’était le LR-620, ma lame, et toutes les autres affaires restées dans le glisseur de Quell.

Raj but une gorgée d’HydroGel et ramassa le fusil.

“Dovkin t’a fait un prix correct pour ça ?”

J’ignorai la question et dévisageai Marque-de-laser, tentant d’imaginer la meilleure façon de lui faire du mal. Le sentiment était réciproque. Il m’assassinait lui aussi du regard.

“On devrait le tuer maintenant” dit-il. Raj leva les yeux de la lunette de visée.

“Pas possible. Il reste quelques heures avant qu’Hannigan ne meure, on a besoin que les légistes fassent coïncider la chronologie.”

“Flingue-le maintenant et balance-le dans une étoile” dit Marque-de-laser, les yeux rivés sur moi. Raj y réfléchit et se tourna vers moi.

“Qu’en dirais-tu ?”

“Probablement la meilleure chose à faire,” dis-je en regardant Raj. “Autrement, je vais tous vous tuer.”

Raj sourit.

“Tu vas me manquer, Ethan.”

*****

Une heure et demie s’écoula. Je devais étouffer la rage qui bouillait en moi pour parvenir à garder les yeux et les oreilles grands ouverts. Il y aurait forcément un moyen de me tirer de là. Je devais juste rester sur le qui vive, prêt à m’élancer. Raj tapait sur son clavier, et regardait de temps à autre l’écran mural. Marque-de-laser était à la fenêtre, en train d’observer la ville.

Les deux bandits revinrent après s’être débarrassés du corps de Quell. L’un des deux murmura quelque chose à Raj, qui hocha la tête. L’autre amena une chaise pour me surveiller. Il commença à fouiller dans la pile de mes affaires. Il trouva les menottes et les entraves de Quell.

“Eh, Gaz, mate ça” dit le bandit. Marque-de-laser/Gaz se retourna. “Pourquoi on ne se sert pas de ça ?”

“T’approche pas de lui” dit Raj, avec âpreté.

“J’essaie juste d’aider.” Il jeta les menottes sur le côté. Quelque chose attira le regard de Raj sur l’écran mural.

“Oh oh, Ethan” dit Raj. Il monta le son.

“-identifiée comme étant l’Agent Raina Quell. L’Advocacy n’a pas fait de déclaration officielle, mais des sources indiquent que les enquêteurs ont découvert ce qui pourrait être l’arme du crime, et effectuent tous les examens possibles.”

“Ça ne s’annonce pas bien” dit Raj, faussement inquiet. Je regardai devant moi, lui refusant la satisfaction d’une réaction. Raj se leva et commença à charger le LR-620 dans un sac. “Eh bien, j’adorerais poursuivre cette conversation passionnante mais, malheureusement, tu as un Sénateur à assassiner.” Raj se dirigea vers la porte. “Essaie de ne pas le tuer tout de suite.”

“Et s’il essaie de s’enfuir ?” répondit Gaz. Raj me jeta un coup d’œil et haussa les épaules.

“Tue-le deux fois.” Raj sortit. L’un des bandits l’accompagna. L’autre demeura avec Gaz. Le silence régnait, à l’exception du passage occasionnel d’un glisseur. Gaz sourit en se plantant devant moi. Il tira son flingue, le gardant le long du corps. Une dizaine de secondes passèrent. Je m’installai confortablement et levai les yeux vers lui.

“Descends-moi ou pas, mais décide-toi, Gaz.” Je déteste ces petits jeux d’intimidation.

“Je voulais juste te montrer quelque chose.” Gaz éjecta une balle du chargeur et la tint juste devant mes yeux. “Ceci va te perforer le crâne. C’est bizarre, hein ? Peu de gens ont l’occasion de contempler la chose qui les tuera.”

“Ouaouh. C’est profond, ça. Je comprends pourquoi Raj t’a recruté.”

Gaz sourit et s’installa dans la chaise en face de moi.

Nous restâmes ainsi une demi-heure de plus. Gaz ne cessait de lancer la balle en l’air et de la rattraper. Le bandit s’allongea sur le lit et se mit à zapper, tout en faisant des moulinets avec ma lame Vanduul.

J’essayais de deviner le plan de Raj. Hannigan allait faire une apparition au Bal du Gouverneur dans l’heure qui suivait. Je devais me tirer d’ici. En partie parce que Hannigan était innocent dans toute cette histoire, mais surtout parce que je voulais voir Raj échouer.

“Eh” dit le bandit. C’était un nouveau flash info à propos de Quell. Ils avaient déterminé mon ID à partir de mon flingue. Mon visage et mon nom étaient maintenant transmis à l’Advocacy et à la Police à travers toute l’UEE. Ils se mirent tous deux à rire.

“Tu devrais nous remercier de te tuer. Parce que tu es fini, mon ami” dit Gaz entre deux rires. Il n’avait pas tort. Si je me sors de ce guêpier, je me retrouverai avec de gros problèmes. Après le flash info, la diffusion en direct du Bal du Gouverneur reprit. Hannigan ne s’était pas encore manifesté.

“On peut en finir avec tout ça ?” dis-je. “Écouter parler deux imbéciles tels que vous doit être plus douloureux qu’une balle dans la face.”

Au diable tout ça. Il faut forcer les événements. Soit ça marche, soit je me fais descendre, mais j’en ai assez d’attendre. Je remontai en glissant le long du tuyau.

“Assieds-toi.”

“Non. Mes jambes sont fatiguées, et vu qu’apparemment je ne vais nulle part pour l’instant, j’aimerais les étirer.”

“C’est vraiment ce que tu veux ?” Gaz se leva, l’air bien sérieux désormais. Je l’agaçais. Tant mieux.

“Plus que tout,” dis-je, en le regardant droit dans les yeux. “Je regrette cependant de ne pas t’avoir démoli sur le terrain d’atterrissage.”

Gaz chargea ma balle dans son flingue. L’autre bandit était mal à l’aise.

“On devrait peut-être attendre encore, tu crois pas ?” dit le bandit avec nervosité, tandis qu’il se levait du lit. “Raj a dit-”

“Qu’il aille se faire foutre. Il n’est pas là” dit Gaz en armant la glissière.

“Raj a dit d’attendre. J’ai trop besoin du pognon pour aller à l’encontre de ses instructions,” dit le bandit, “donc tu peux le tuer si tu veux. Mais je n’ai rien à voir là-dedans.”

Le bandit sortit. Mes perspectives devinrent d’un coup beaucoup plus réjouissantes. Je continuais à regarder Gaz dans les yeux. S’il lève ce flingue, j’ai deux tours possibles dans mon sac.

Cependant, Gaz se retint. Il réfléchissait. Zut. Il n’avait pas fait machine arrière, ce qui était bon signe, mais les engrenages poussifs de son vaste crâne vide étaient néanmoins en train de tourner. Il rengaina son flingue. Encore zut.

“Tu sais. Je pense qu’une balle, c’est encore trop bien pour toi.”

“Vraiment ? Et tout ce temps qu’on a passé à faire connaissance?” je répliquai du tac-au-tac. Ça ne lui fit pas plaisir.

Il tira son couteau et se fendit. Je n’avais pas beaucoup de marge de manœuvre, mais je me décalai juste avant qu’il ne me poignarde. Au début, je ne sentis que l’impact de la lame. Puis la douleur commença à se répandre dans le sillage du choc. Mon mouvement de dernière seconde avait empêché la lame de porter un coup fatal, mais ça n’allait pas tarder à faire vraiment mal. Il se trouvait désormais tout près, cependant, donc un point pour moi.

“Ne crois pas que ça s’arrête là. On ne fait que commencer,” siffla-t-il entre ses dents serrées. Je percutai brutalement son nez avec mon front. Je sentis craquer le cartilage. Il tituba vers l’arrière, sonné, étreignant la fontaine de sang qui recouvrait son visage. Je me projetai vers le haut, refermai mes jambes autour de son cou, et le fis pivoter vers le sol. Il lâcha instinctivement le couteau tandis que ses mains s’élançaient pour desserrer l’étreinte de mes jambes.

La douleur dans ma poitrine atteignait maintenant son paroxysme. Mes bras donnaient l’impression d’être sur le point de se déboîter, mais je n’allais pas lâcher. Je ne pouvais pas me le permettre. Je serrai plus fort. Gaz suffoquait. Il se mit à cogner sur mes jambes, espérant se libérer en me faisant mal. Les coups devinrent progressivement plus faibles. Puis cessèrent. Je m’accrochai encore une minute, juste pour être sûr. Gaz était étendu pour le compte; mort, avec un peu de chance, mais en tout cas hors jeu.

D’un coup de pied, je fis glisser le couteau sur le tapis jusque dans mes mains, et commençai à couper le SerreVite. On frappa à la porte.

“T’as fini ?” dit le bandit. Le SerreVite tomba. La porte s’ouvrit. Je plongeai vers Gaz et arrachai le pistolet de son étui. Le bandit eut à peine le temps de comprendre avant que je ne lui mette trois balles dans la poitrine. Il trébucha en arrière dans le couloir et s’effondra en glissant contre le mur.

J’abaissai le flingue et examinai ma blessure. Il y avait assez de serviettes à disposition pour un bandage temporaire, mais je devais trouver une Station Médicale si je ne voulais pas me vider de mon sang.

Je rassemblai mes affaires et m’appropriai le pistolet de Gaz, son MobiGlas, ainsi que le MaxOx P4 du bandit avant de franchir la porte. Au milieu du couloir, je réalisai que j’avais oublié quelque chose.

Je revins sur mes pas et tirai deux balles dans la tête de Gaz.

*****

Je m’élançai dans les rues. La pluie s’était interrompue, et la ville semblait propre pour l’instant. Dix minutes plus tard, je fonçais dans la circulation dans un autre glisseur volé, en direction du Bal du Gouverneur. En écoutant les infos, j’appris que Hannigan ne s’était toujours pas montré. C’était bien, mais ça ne m’avançait pas beaucoup. Raj pouvait être en planque dans un grand nombre d’immeubles. Je devais le débusquer, l’obliger à changer de plan. J’appelai donc les flics.

“Services de secours.”

“Quelqu’un va assassiner le Sénateur Hannigan,” dis-je. Il y eut un silence.

“Je vous demande pardon ?” dit l’opérateur.

“Le Bal du Gouverneur. Il y a un tireur embusqué.”

“Je vous mets en relation.” L’opérateur disparut avec un clic. J’évitai un bus et enfonçai l’accélérateur. Finalement, une nouvelle voix se fit entendre sur la ligne.

“Qui êtes-vous ?”

“J’ai des informations selon lesquelles quelqu’un va attenter à la vie du Sénateur. Ne le laissez pas se rendre au Bal du Gouverneur.”

“Qui êtes-vous ?”

“Ça n’a pas d’importance.”

“D’accord.” La voix fit une pause. “Merci de vous en être inquiété. Nous allons nous en occuper.”

“Je vous dis que si vous l’amenez devant les projecteurs, sa tête volera en éclats dans la seconde qui suivra.”

“Et d’où tenez-vous cette information ?” Sa voix m’indiquait qu’il ne me croyait pas. Il gagnait du temps pour me localiser. Je raccrochai.

Il était temps de trouver un nouveau plan.

Je rejoignis l’autoroute qui passait le long du fleuve. J’examinai ma blessure. J’avais perdu beaucoup de sang, ce qui allait devenir un vrai problème sous peu.

Le Bal du Gouverneur avait lieu à quelques milliers de mètres au large de la côte. La plate-forme flottante se mouvait lentement, parallèlement à l’autoroute. D’après la reconnaissance que j’avais effectuée, je savais que les protocoles de sécurité comptaient un bouclier anti-projectile que la plupart des armes ne pouvaient pas pénétrer. Le LR-620 serait quant à lui à peine ralenti. C’était en partie pour cela que je l’avais choisi.

Les infos annoncèrent que Hannigan venait d’arriver et qu’il était sur le point de prononcer son discours. Je quittai l’autoroute avec mon glisseur et fonçai droit sur la plate-forme. Je rechargeai la carabine P4 et abaissai la fenêtre.

Aux actualités, Hannigan était arrivé et apparaissait sous un tonnerre d’applaudissements. J’appuyai le P4 sur le bord de la vitre et pressai la détente. La batterie libéra sa charge et arrosa de tirs de laser le Bal du Gouverneur. Le bouclier anti-projectile s’embrasa pour absorber les tirs, mais j’avais capté leur attention. Les donateurs à 15000 crédits la place hurlèrent dans la bousculade. Le service de sécurité de Hannigan l’évacua de toute urgence en lieu sûr. Le commentateur des infos annonça fébrilement que le Bal était attaqué.

Je fis volte-face vers la ville avec le glisseur avant même que les flics n’aient le temps de se ressaisir. J’aurais aimé que ce soit aussi facile, mais Raj n’allait pas renoncer à Hannigan. J’étais convaincu qu’il avait des plans de secours, mais maintenant il allait devoir les mettre à exécution, ce qui signifiait qu’il allait devoir se déplacer.

Je ramenai le glisseur dans la circulation dense du réseau urbain. Je me mis à faire le tour des cinq ou six immeubles assez hauts pour permettre à Raj d’avoir un bon angle pour tuer Hannigan. Soudain, le MobiGlas de Gaz se mit à sonner. Je décrochai mais ne dis rien.

“Gaz, on a eu un problème. T’as pas intérêt à l’avoir déjà tué.” C’était Raj.

Il semblait essoufflé. Je m’efforçai d’écouter le bruit de fond, à la recherche de quelque chose de reconnaissable. J’entendis le hurlement strident de la sirène d’un camion d’éboueurs.

Puis je l’entendis par ma vitre. Je regardai tout autour. Raj était là, en train de jeter son sac dans un glisseur en attente.

“Gaz !” cria Raj, puis il marqua un silence. “Ethan ?”

Je raccrochai et fit demi-tour pour les suivre. Le bandit quitta la voie principale et fila dans les rues secondaires. Profitant de l’absence de badauds, je poussai mon glisseur à fond et me hissai à leur hauteur. Raj regarda de mon côté à l’instant où je fis jaillir le P4 par la vitre et ouvris le feu. De rapides tirs de laser crépitèrent sur l’aile de leur glisseur. Le bandit ferma l’angle et plongea. Je le suivis.

Je les poursuivis, évitant les trottoirs et escaliers de secours. Le bandit était doué, plein de maîtrise. Soudain, la vitre arrière du glisseur de Raj explosa. Un projectile tiré par le LR-620 pulvérisa mon pare-brise et vaporisa le siège du passager. Il rechargea pour un nouveau tir.

Je fis une embardée et piquai au moment où il ouvrit de nouveau le feu. J’appuyai le P4 sur le tableau de bord et ajustai mon tir. Je les arrosai en priant. Le châssis de leur glisseur fut perforé de haut en bas. Des fluides commencèrent à s’échapper. Il y eut une détonation, et de la fumée jaillit. Les stabilisateurs de secours entrèrent en action. Je n’arrêtai pas de tirer.

Le bandit tenta de tourner, mais j’avais dû toucher le circuit hydraulique car le virage fut particulièrement mou. Trop mou. Le glisseur se fracassa contre l’angle d’un mégacomplexe. Il dégringola le long du bâtiment et s’écrasa dans la rue en contrebas.

Je virai brusquement et posai le glisseur. Quelqu’un s’approchait pour offrir de l’aide. Il me vit arriver le pistolet à la main, et décida de rester en dehors de tout ça.

La porte côté passager s’ouvrit et Raj s’en extirpa en s’écroulant. Son sang suintait d’une dizaines de coupures et d’entailles. Il s’éloigna en rampant. Sa jambe était écrasée juste en dessous du genou et laissait une traînée de sang visqueux sur la chaussée. Je l’attrapai par sa jambe mutilée et le forçai à se retourner.

Je jetai un œil au conducteur. Il s’était encastré dans le tableau de bord, dans un véritable enchevêtrement de sang et d’os. Je reportai mon attention sur Raj, qui suffoquait.

“Je crois que tu m’as eu, Ethan” dit-il en crachotant.

“Tu m’as dit que le but du jeu n’était pas de tuer Hannigan,” dis-je. “Explique-toi.”

Raj cracha du sang.

“Hannigan n’est rien. Il correspondait juste à ce qu’il recherchait.”

“Qui ça ?”

“Caro” avoua Raj. “Il a trop de notoriété. Tout le monde commence à connaître ce nom, donc il a décidé de se rebaptiser.”

“Alors Caro compte repartir de zéro,” dis-je en rassemblant toutes les pièces du puzzle. “Il trouve donc une cible qui pourrait se substituer à lui. Il se met à disséminer des indices étayant le mensonge, afin de satisfaire n’importe quelle enquête.”

“Puis il se fait assassiner par un criminel connu pour tuer les esclavagistes.” Raj eut un sourire sanglant, qui semblait presque jubiler.

“Le vrai Caro se trouve un nouveau nom, bâtit une nouvelle organisation, et tout le monde n’y voit que du feu.”

“T’es impressionné, maintenant ?”

“Peut-être.” Malgré tout le sang que j’avais perdu, je ne mentais pas. C’était très astucieux.

“Tu veux bien m’aider, maintenant ? Je t’offre Caro” proposa-t-il. Je hochai la tête, rengainai le pistolet, et l’empoignai par la gorge. Il redevint nerveux. “Ethan, tu m’écoutes, je peux t’offrir Caro.”

“Je sais.”

“Ethan, qu’est-ce que tu fais ?”

“C’est toi qui voulais faire de moi un assassin.”

“Ethan, je t’en supplie-”

Je le frappai. Malgré ma blessure, mes forces refirent surface pour cela. Je le frappai encore et encore. Il me sembla l’entendre dire qu’il pouvait me laver des accusations du meurtre de Quell, mais je n’écoutais plus rien. Je ne contrôlais plus rien. Ma rage voulait me consumer, et je la laissais faire.

Finalement, je m’arrêtai. Plus qu’un corps, ce qu’il restait de Raj était de la charpie. Une foule s’était rassemblée. Ils regardaient, abasourdis.

Je me remis sur pied et me mis en marche. La foule s’écarta de mon chemin.

*****

Deux semaines plus tard, je retrouvais l’espace. J’avais failli mourir en cherchant un médecin. Redevenu valide, je me rendis compte que j’avais un problème de transport. L’Advocacy surveillait forcément mon vaisseau, donc il me fallait de nouvelles ailes. Je finis par m’emparer de celui de Raj.

Je n’arrêtais pas de repenser aux derniers mots qu’il avait hurlés. Si je l’avais épargné, peut-être Raj aurait-il vraiment pu m’innocenter du meurtre de Quell. Rien n’était moins sûr. Il s’agissait probablement encore d’un tissu de mensonges.

Kid Crimson est donc désormais un meurtrier, un tueur d’Agent de l’Advocacy. Je ne peux plus rien y changer. L’acte que je n’avais pas commis allait me hanter pour toujours.

Ainsi va l’univers, j’imagine.

 

FIN

——-

L’heure magique. Le ciel tourna au mauve, tandis que le soleil cédait la place à la nuit. Les lumières s’allumèrent en clignotant dans les immenses gratte-ciels de New York. Dans la suite du dernier étage, les lumières étaient éteintes. Le bal des glisseurs se reflétait sur le sol recouvert de parquet ciré. Deux écrans muraux brillaient devant la table en marbre. Les gros titres du soir; un tireur avait ouvert le feu à un Bal du Jour du Citoyen sur Terra. Heureusement, il n’y avait aucun blessé. Le Sénateur Hannigan avait fait la déclaration suivante…

Cet écran s’éteignit. L’autre se connecta à la base de données de l’Advocacy. Le dossier d’Ethan Salassi, alias Kid Crimson, apparut sur le mur.

Raj l’avait visiblement sous-estimé.

“Caro” ne commettrait pas la même erreur.

 

 

Traduction par Baron_Noir, relecture par Hotaru – Source : https://robertsspaceindustries.com/comm-link/spectrum-dispatch/12846-Tales-Of-Kid-Crimson-Issue-10

Leave a comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *