La Coupe : 1ère partie

de Robert Waters

Ndlr : La première partie de « La Coupe » a été initialement publiée dans Jump Point 1.8.

 

Bonjour à tous, et une fois de plus, bienvenue à la retransmission de GSN Spectrum qui continue de couvrir la coupe Murray. La CM, ou La Coupe, comme elle est le plus souvent appelée, est l’un des évènements sportifs les plus réputés de l’U.E.E. Près de 100 pilotes sont en lice pour cette course éprouvante de 10 étapes, en catégorie classique, qui s’aventure autour des planètes étonnantes du système Ellis et de sa double ceinture d’astéroïdes. Les pilotes sont en compétition pour déterminer qui est le plus rapide et le plus fort, alors qu’ils lutteront pour garder en un seul morceau leur engin de course, à travers les conditions les plus mortelles de l’Empire. La compétition de cette année promet d’être l’une des plus difficiles, comme l’atteste la présence des 25 leaders dans l’atrium des sports de la GSN, en orbite au dessus de Verdure, pour une rencontre avec les médias et les sponsors. Bien que beaucoup viennent concourir, seuls quelques-uns peuvent être considérés comme de réels compétiteurs, et ces compétiteurs attendent maintenant leur chance pour la gloire et l’honneur.

 

La coqueluche de l’année est Ykonde Remisk, un Humain qui a surpris tout le monde en gagnant à la fois la Goss Invitational et la Cassini 500. Il arrive à la CM avec une vraie chance de devenir le premier pilote à gagner la Triple Couronne en douze ans. Et puis il y a Nyanāl Mo’tak Xu.oa, le plus talentueux pilote xi’an de l’histoire de ce sport, et s’il triomphe, il sera le premier à remporter trois CM d’affilée.

 

Zogat Guul, le vieux cheval de guerre Tevarin, ne peut être écarté non plus. Cette légende vivante a gagné la CM plus de fois que quiconque dans toute l’histoire, mais le destin et la malchance l’ont empêché de gagner un évènement majeur en cinq ans. Sa seconde place à la Cassini 500, cependant, a ramené son nom sur le devant de la scène. Peut-il gagner encore une fois avant de tirer sa révérence ?

 

Et enfin, la nouvellement arrivée Hypatia Darring a fait tourner les têtes en arrachant la pole-position à Remisk. Elle n’a encore jamais gagné de grande course dans sa courte carrière, mais ses statistiques des deux dernières années indiquent que sa pole-position n’est pas dûe au hasard. Cette jeune pilote pourra-t-elle gérer l’énorme pression au-dessus d’elle ? Seul le temps nous le dira… . . .

 

Revenons au journaliste de GSN, Mike Crenshaw, qui se fraye un chemin à travers la réception pendant que nous parlons. Qui avez-vous maintenant pour nous, Mike ?

 

Hypatia Darring ne releva même pas la question du journaliste alors qu’elle observait la salle de réception animée. Le Tevarin avait l’air mince et élégant à côté de ce troupeau de journalistes qui se pressait autour de lui. Une partie d’elle souhaitait se joindre à la foule. Je devrais ressentir le besoin de lui botter le cul, de lui passer sous le nez sur la dernière étape, d’envoyer son vaisseau dans un astéroïde. Ce devait être les sentiments d’un grand pilote, un grant compétiteur, concentré et prêt à vaincre. Mais non. En essayant tant qu’elle pouvait, elle ne pouvait pas éprouver cela face à cette légende se tenant à seulement quelques mètres. À son grand désarroi, elle n’avait pas eut la chance de discuter avec lui lorsque leurs routes s’étaient croisées à la Cassini. Maintenant, elle devait trouver le temps. Elle lutta contre son désir ardent de traverser la pièce, de repousser ces vautours de médias, de l’inviter à dîner, et de lui demander d’autographier le poster usé, décoloré, écorné, de lui dans sa jeunesse, posant fièrement au côté de son M50 argenté, toujours accroché sur son mur.

 

Elle secoua la tête et sourcilla. « Pardon, vous pouvez répéter ? »

 

Mike Crenshaw s’éclaircit la voix. « Pensez-vous que l’amiral Darring soit fier de sa fille ? »
Hypatia serra les dents et força un sourire. « Bien-sûr qu’il l’est. Pourquoi ne le serait-il pas ? »

 

« Il a déclaré publiquement, plus d’une fois, qu’il était persuadé que vous gâchiez vos talents en tant que pilote de course. Que vous devriez abandonner cette absurdité – c’est son mot – et poursuivre une carrière plus convenable dans la Marine de l’U.E.E.. »

 

« Mon père n’a jamais été homme à retenir ses opinions », dit-elle en tentant quelques pas vers Guul. « Mais si vous voulez vraiment connaître la réponse à cette question, vous devriez lui demander vous-même. »

 

Une autre journaliste se fraya un chemin jusque là. « Alice Frannif, Terra Gazette… Arracher la pole-position à Ykonde Remisk a été un fantastique exploit. Comment avez-vous fait ? »

 

Son sourire était sincère. « La chance. »

 

« Oh, allez, Hypatia », dit Crenshaw en reprenant la parole. « Boucler un temps d’une seconde cinq en dessous du record, c’est difficilement de la chance. Comment avez-vous fait ? »

 

Elle ricana. « Patience, détermination, concentration, et une attention particulière pour chaque détail. Ça, et le plus rapide M50 du circuit. Tous ces éléments que mon père apprécierait, j’en suis sûre. »

 

Les journalistes rirent et prirent quelques notes à la hâte. Darring fit quelques pas de plus en direction de Guul.

 

« Mademoiselle Darring », interrompit un autre journaliste, « comment comptez-vous conserver cette « chance », comme vous dites, tout au long de la course ? Dix étapes, toutes chronométrées, certaines avec des passages étroits, dangereux, particulièrement à l’intérieur des ceintures d’astéroïdes. Vous allez voler au coude à coude avec certains des plus talentueux pilotes de l’histoire. En tant que pilote nouvellement arrivée, comment envisagez-vous de gérer cette pression, conserver votre avance, et finalement gagner la coupe ? »

 

« Elle est spontanée !

 

Tous se retournèrent, y compris Darring, et trouvèrent Mo’tak Xu.oa, le xi’an, vêtu d’une combinaison violet vif, au milieu d’une foule d’adorateurs qui le suivait à chaque événement. Certains d’entre eux étaient d’ex-journalistes de GSN, maintenant employés à temps plein par la maison Xu.oa, conquis par sa célébrité, sa notoriété et sa fortune.

 

Darring retint sa moue lorsque le robuste xi’an s’arrêta à quelques pas d’elle. « Elle est spontanée. » Mo’tak répéta, afin d’être sûr que les journalistes aient bien enregistré sa réplique. Il était étonnamment grand pour sa race, mais était tout de même plus petit que Darring d’un centimètre ou deux. Les yeux ambrés glaciaux étudièrent attentivement son visage, les puissants muscles de sa mâchoire s’étirèrent dans l’approximation tendue d’un sourire. « Elle va gagner en étant la meilleure des pilotes du circuit ».

 

« Allez-vous vraiment croire ça ? » demanda Crenshaw. « C’est la meilleure ? »

 

Mo’tak acquiesça doucement, solennellement, ses yeux rivés sur Darring. « Je ne l’aurais pas dis si je ne le pensais pas. » Il cligna des yeux. « Comment allez-vous ma chère ? Reposée de vos épreuves à la Cassini ? »

 

« Assez reposée », répondit-elle dans un chuchotement. Les journalistes se penchèrent pour écouter. « Mais vous devriez le savoir. »

 

Mo’tak l’écarta comme si elle était son sous-fifre. « Les risques du marché, ma chère. J’ai fait ce que je devais faire pour obtenir un avantage. »

 

Darring hocha la tête. « Mais vous n’avez pas gagné, n’est-ce pas ? Me couper la route de la sorte, ce qui, techniquement, était illégal, ne vous aura offert que la troisième place. »

 

« Toujours une meilleure arrivée que vous », ricana Mo’tak. Ses dévots firent de même. « La Cassini n’est pas si importante pour moi, ma chère. La CM est le bijou de la couronne. Vous le comprendrez un jour… Si vous durez assez longtemps. »

 

« Pouvons-nous avoir une photo de vous deux côte-à-côte ? », hasarda un journaliste et le reste de l’assemblée confirma ce désir par un acquiescement exagéré.

 

Mo’tak se tourna vers la foule, se pavanant. « Bien sûr que vous pouvez avoir une photo », dit-il, offrant d’un air avenant sa main à Darring. « Je suis honoré de prendre part à cette grande tradition. La CM est chère à mon cœur, et avec une si brillante concurrence, grâce à des pilotes comme Hypatia Darring ici-même, la course de cette année sera l’une dont on se souviendra. »

 

Hypatia prit délicatement sa main. Elle enroula ses doigts autour de sa large paume. Se forçant à se détendre, elle fit face aux journalistes pour les laisser prendre leurs photos et poser leurs questions.

 

Mais soudain, Mo’tak commença à serrer, à serrer, à serrer jusqu’à ce qu’elle sente dans sa main la pression sur ses os délicats. Elle serra en retour, mais cela ne produisit guère de soulagement, alors que Mo’tak continuait de serrer. « Ne faiblis pas », se dit-elle. « Ne pleure pas. Ne lui offre pas cette satisfaction. » La douleur gagna son bras, jusque dans l’épaule, puis le cou. « Mon dieu, il essaye de me briser la main. Il…» . . .

 

Il la libéra, et la douleur s’estompa. Elle soupira et essuya avec son autre main une goutte de sueur sur son front.

 

Crenshaw allait poser une autre question, mais alors, quelqu’un repéra Ykonde Remisk et tous se précipitèrent dans sa direction.

 

À ses côtés, Mo’tak ricana. « Nous sommes aussi importants pour eux que nos dernières paroles. » Le xi’an se tourna vers elle.

 

Cette fois-ci, il ne lui offrit pas sa main. Il lui fit un clin d’œil. «.athl’ē’kol à vous, vaillante compétitrice. Soyez prudente. Je vous reverrai sur la ligne de départ. »

 

Mo’tak disparut au milieu des bras dressés de ses fans. Alors qu’il s’éloignait, Darring croisa le regard de l’un de ses suivants, maigre, à l’air maussade, gardant une position de vigie derrière son employeur. Il lui adressa un hochement de tête, mais elle l’ignora et imagina poignarder Mo’tak dans le dos.

 

« Ne le laissez pas vous atteindre. »

 

La voix était douce et amicale. Darring se retourna pour la saluer.

 

Il se tenait là, face à elle, la dominant. Dans son ombre, elle se sentit vraiment petite, à la fois en stature et en prestige. Zogat Guul irradiait une gentillesse et un sentiment de sérénité qui calmèrent sa rage. Elle lui offrit humblement sa main endolorie, qu’il prit sans dire un mot.

 

« Ne laissez pas ce pompeux crétin vous déstabiliser. Il est tristement célèbre pour ses jeux d’esprit. » Avec un bref sourire, il changea pour une posture plus formelle, comme s’il voulait saluer un officier, bombant le torse, bien qu’il soit confortablement enveloppé dans un petit manteau noir et or. « Mon nom est Zogat… »

 

« Je sais qui vous êtes », l’interrompit Darring, immédiatement embarrassée de sa rudesse. « C’est un honneur de vous rencontrer. C’était un rêve que j’avais depuis l’enfance. »

 

« Et je suis votre carrière avec un grand intérêt. » Il la prit par le bras pour la guider vers une table assortie de trois grands bols de punch et d’un assortiment de hors-d’oeuvre de fruits de mer. Ils marchèrent lentement. « Vous vous améliorez constamment sur le circuit. Votre nom est sur toutes les lèvres. Votre cinquième place à la Cassini était vraiment impressionnante, surtout pour quelqu’un de si jeune. »

 

« Merci à vous. Cela aurait pu être même plus impressionnant si j’avais gagné, si Mo’tak ne m’avait pas retardée.»

 

« Vous l’avez laissé approcher trop près », dit-il sans malice ni critique dans le ton. « Vous aviez la voie intérieure, mais vous avez ralenti pour vous mesurer à lui. »

 

« Il m’a gonflée ! »

 

Guul s’arrêta. « De tels comportements peuvent être tolérés sur les petites courses de manèges comme la Cassini. Mais pas ici. Ici, de telles émotions brutes vous enverront dans le décor ou vous tueront. Le long de cette course, il y a vraiment des passages où le pilotage sera épineux, où vous devrez manœuvrer pour bien vous placer. Mais c’est la vitesse qui importe le plus, ici… La vitesse et le temps. Souvenez-vous, Hypatia Darring, la chose la plus importante sur la Coupe Murray : la vitesse, c’est la vie. » Il pencha sa tête de côté. « La vitesse, c’est la vie… ou la mort, si vous allez dans la mauvaise direction. »

 

Elle rit, laissant le sérieux de ses paroles résonner. « Ne parlons plus de tout cela », dit-il, alors qu’ils reprenaient leur marche vers la table de hors-d’œuvre. « Nous aurons d’autres occasions de parler plus tard, lorsque les lamproies ne seront pas si mortes de faim. » Il ignora le signe de la main d’un journaliste proche. « Chaque mot que nous prononçons ici est interprété et réinterprété jusqu’à ce qu’à la fin, ils fassent de nous des amants aux yeux du public. »

 

Darring répondit d’un sourire en coin forcé. « Désolée… Vous n’êtes pas mon genre. »

 

Guul laissa échapper un rire chaleureux, puis secoua la tête. « L’histoire de ma vie. » Il accéléra le pas à l’approche de la nourriture. « Maintenant, venez et régalez-moi d’un verre du plus grand cadeau que les humains aient offert à la galaxie. »

 

« Qu’est-ce que c’est ? », demanda Darring.

 

Guul fit claquer ses lèvres. « La limonade. »

 

* * *

 

Mo’tak croqua la fine carapace de la crevette géante. Il ne prit pas la peine de la décortiquer, comme l’aurait fait un faible humain. Fichue nourriture humaine quand même ! Que n’aurait-il pas donné pour être de retour dans le complexe familial, et se gaver jusqu’à satiété d’énormes poignées de poissons-aiguille fermentés ! Leur vésicule biliaire produisait une bile d’une douceur — non, encore plus doux — que nul autre humain ne saurait concocter. Rien sur la table devant lui n’était, de sa haute opinion, réellement alléchant, mais il supporta tout cela autant qu’il put, il sourit aimablement en piochant ça et là pour plaire aux médias. Mo’tak salua une journaliste qui passait près de lui.

 

Les Humains avaient leurs habitudes.

 

Comme celui qui se tenait maintenant au milieu de cette frénésie médiatique. Pourquoi les journalistes ne l’entouraient-ils pas, lui posant des questions, le suppliant de révéler ses secrets pour gagner la course, comme ils l’avaient fait avec Darring ? Ces fichus humains et leur complexe d’infériorité ! Tellement incapables d’appréhender la supériorité xi’an. Mais Mo’tak était le meilleur pilote qui soit jamais monté dans un cockpit, et son 350r parfaitement modifié, avec sa coque violette et ses ailes renforcées à rayures dorées, pourrait accomplir ce qu’aucun autre pilote n’avait jamais accompli : remporter consécutivement trois fois la CM. Ni Remisk, ni Guul, ni Darring, ne pourraient prétendre à une telle prouesse. Alors pourquoi ces nya•osen’p.u de GSN ne l’entouraient-il pas ?

 

Il considéra que c’était peut-être mieux ainsi, tout en faisant sauter une crevette dans sa bouche, et en sirotant une bière chaude sans mousse. Laissons Ykonde Remisk avoir un moment sous les projecteurs. Laissons les médias avoir leurs favoris. Lorsqu’ils trébucheront, lorsqu’ils échoueront à s’élever au niveau de ce battage médiatique, la victoire de Mo’tak semblera bien plus savoureuse. Oui, laissons-les se prélasser… Laissons-les chuter. Et je ferai en sorte que leur chute soit plus dure.

 

« Tout est en place ? », murmura-t-il à un subalterne à ses côtés.

 

« Oui, Monsieur. Votre équipe d’assistance est dispersée dans le système Ellis, selon vos recommandations et les directives de la CM. »

 

Mo’tak se gratta le cou, frustré. « Ce n’est pas de ça dont je parlais. »

 

L’homme déglutit et hocha la tête. « Oui, nous avons bien pris soin du problème dont nous avons parlé, mais je ne vous le recommanderais pas, Monsieur, le risque est trop important, d’autant plus que Mo’tak,n’a pas besoin de se préoccuper de ce genre de chose, il est le meilleur pilote sur le circuit. »

 

« Je ne te paye pas pour que tu me donnes des conseils ou fasses mes éloges. Je te paye pour faire ce que je dis. Maintenant, va, et sois sûr que tout soit bien prêt comme je l’ai ordonné. » Il posa sa bière. « Et j’irai rappeler à la « favorite » ses obligations envers moi. »

 

Le subordonné s’inclina et s’enfuit pour obtempérer. Mo’tak soupira profondément, afficha un masque de gaîté et marcha droit vers cette folie qui entourait Ykonde Remisk.

 

* * *

 

Elle aimait son Origin M50 plus que la vie. Cabossé, éraflé, une peinture rouge et blanche étalée pour couvrir une coque ayant besoin d’une bonne révision, mais elle n’avait pas eu le temps de s’occuper de ça après Cassini. En plus du fait qu’elle n’avait pas encore gagné assez de crédits pour de telles réparations. Pas avec ce qu’elle devait payer pour les vaisseaux de transport et son équipe de ravitaillement. Et alors ? Le générateur ronronnait, les propulseurs étaient nouveaux et de très bonne qualité. À la limite, elle doutait qu’un vaisseau de course, d’où qu’il soit, puisse faire le poids. Elle était certaine qu’aucun des vingt-quatre concurrents derrière elle — Guul inclus — n’était capable de la battre dans une ligne droite. Mais il n’y avait pas beaucoup de lignes droites dans la CM, et l’intégrité de la coque importait alors beaucoup.

 

Alors que son chef d’équipe listait les vérifications finales des systèmes dans son oreillette, Darring afficha la carte de la première étape. Elle apparut dans une lueur brillante puis révéla, colonne après colonne, le tracé en orbite basse des anneaux, serpentant au-dessus d’Ellis III. Darring étudia consciencieusement ces anneaux, retenant lesquels étaient larges, lesquels étaient étroits, et l’emplacement des caméras et des balises-chronomètres. Tous les pilotes devaient rester sur la piste invisible qui traversait les anneaux, et si l’un d’entre eux s’aventurait en-dehors, Il serait pénalisé. Cette première étape était prévue pour être chronométrée et pour récompenser en crédits supplémentaires les première, seconde et troisième places. Avoir la pole-position lui conférait donc un avantage. Mais pour combien de temps ? Darring se cala dans son siège et étudia attentivement le parcours.

 

Celui-ci n’était pas bien différent d’un tronçon de la Goss Invitational, du coup, Hypatia avait une certaine expérience de ce genre de circuit. Son M50 avait été conçu pour des slaloms ardus au travers de passages étroits. Mais comment s’en sortirait-elle plus tard, lorsque les épreuves deviendraient plus intenses, implacables ?

 

Depuis Ellis III, les pilotes exécutèrent des sauts quantiques vers Ellis IV, où le soi-disant « Slalom de l’Hippocampe » se déroulait. Puis vers Ellis V et sa « Noble Entreprise ». Après cela, ce serait à travers la première des deux ceintures d’astéroïdes, un trajet appelé « La Mer de la Désolation », où des carcasses de vaisseaux de pilotes précédents flottaient encore comme autant d’obstacles. Puis, autour de la géante gazeuse « Sandre », où les vaisseaux pourraient être facilement déchiquetés sur une manœeuvre insensée. Une étape plus longue allait suivre, à travers la ceinture d’astéroïdes extérieure (autrefois Ellis XI), et finalement vers Ellis XII. La course reprendrait alors la direction du centre du système, pour finir sur Ellis VIII. Darring avait déjà fait cette course auparavant, mais jamais en tant que compétitrice, elle avait pris son temps, avait sillonné les étapes lentement et soigneusement, comme un coureur de marathon, pour apprendre les tenants et les aboutissants. Cette fois, cependant, la tension était bien présente. Elle tenait la pole-position, la première place. Maintenant, tout était différent.

 

La voix du juge de la CM crépita dans le Comm Link. « Pilotes, préparez-vous au départ. »

 

Darring ferma la carte, confirma l’agrément standard des réglementations de la MCR, à l’unisson avec les autres pilotes, se sangla, et dit une petite prière. Elle était loin d’être portée sur la religion, mais se dit que cela ne ferait pas de mal. La prière apaisa sa nervosité alors que les portes de la baie du porte-vaisseaux de départ s’ouvraient sur l’espace.

 

Par l’ouverture, elle put apercevoir Ellis III. C’était magnifique, vert, son orbite, agrémentée de corvettes et de vaisseaux de plaisance des nantis venus suivre la course en première loge. Il devait y avoir une foule de spectateurs tout au long de la piste, beaucoup de journalistes, et Darring devait tous les ignorer. Elle se concentra sur les paroles de Zogat Guul — La vitesse, c’est la vie — et par l’un des panneaux de sa verrière, elle tenta d’apercevoir le Hornet amélioré du Tevarin, mais il était trop loin derrière. Tout ce qu’elle pouvait voir, c’était le M50 d’Ykonde Remisk, avec son revêtement bleu et or criard. Elle nota qu’il se trouvait trop proche d’elle. La règle disait qu’une distance précise devait être respectée par les pilotes avant le départ : le privilège de la pole-position.

 

Elle grinça des dents et jura dans un souffle. Quelqu’un violait déjà les règles.

 

« Hypatia Darring… Vous pouvez y aller. »

 

Elle n’attendit même pas que l’annonceur ait fini et jaillit des portes de la baie du porte-vaisseaux au maximum de la vitesse réglementaire.

 

Darring se faufila à travers un étroit défilé, flanqué de part et d’autre de journalistes et de spectateurs, pour effectuer le tour de cérémonie. Les autres pilotes la suivirent, partant l’un après l’autre, maintenant leurs positions assignées dans la file. Face à elle, le vaisseau pilote scintillait d’une lueur rouge clignotante. La tension nerveuse imprégnait de sueur ses sourcils alors que son chef d’équipe lui donnait ses instructions et directives finales. Elle le déconnecta et se concentra sur la trajectoire face à elle.

 

Dans son oreillette, le juge de la MCR starter counted down — dix, neuf, huit . . . Darring exécuta une poussée sur la gauche, tentant de garder sa position derrière le vaisseau pilote. Ykonde Remisk était juste dans ses six heures, le nez de son vaisseau dangereusement près. Dégage ! articula silencieusement Darring, souhaitant allumer son Comm Link et basculer sur sa fréquence. Cela n’allait pas strictement à l’encontre des règles de la CM de parler aux autres pilotes, mais les officiels le déconseillaient vivement, craignant que de fréquentes conversations durant la course ne viennent distraire les pilotes et causent des accidents et des blessures. Par ailleurs, il y avait déjà assez de bavardages entre les pilotes et leur équipe. Quand bien même, Darring voulait ouvrir un canal et crier dans l’oreille de Remisk, lâche-moi !

Cinq… Quatre… Trois…

 

Maintenant, tous les pilotes se serraient, tandis que le vaisseau pilote effectuait le dernier tour, les plaçant face au premiers anneaux. Darring accéléra derrière lui, s’en rapprochant, et se plaça légèrement sur sa droite afin d’éviter que Remisk ne la double au dernier moment. Le cœur de Darring s’emballa, ses mains tremblèrent sur le manche. Elle essaya de se concentrer sur le petit objet qui grossissait rapidement dans son affichage tête haute : le premier anneau, dont les lumières rotatives tournoyaient autour de sa structure virtuelle, signalant le début de la course…

 

Deux…Un…

 

Les lumières rouges sur le vaisseau de sécurité passèrent au vert, et il se dégagea aussitôt sur la gauche, rompant la formation.

 

Darring se cala au fond de son siège, poussa à fond ses propulseurs, et jaillit à travers le premier anneau.

 

* * *

 

Les flashs de lumière des anneaux lui firent mal aux yeux.

 

Ils filaient de part et d’autre et elle se concentrait trop sur eux, trop inquiète de son chrono, de sa position dans la course. Elle avait chuté à la troisième place lors du passage du dernier anneau. C’était de sa faute, trop soucieuse d’économiser son carburant, laissant le pilote d’un Avenger surcadencé prendre l’intérieur de la piste. Son chef d’équipe hurla, mais elle l’ignora. La petite merde avait raison, bien sûr, mais c’était un vieil ami d’académie de son père, et elle n’était pas d’humeur à l’entendre lui crier dessus. En outre, elle pourrait dépasser un Avenger n’importe quand.

 

Le réel objectif de sa remontée devait être Ykonde Remisk.

 

Cet obséquieux fils de chienne l’avait pressée contre la paroi de gauche du tunnel à travers duquel ils filaient. De fait, son aile traversa le plan virtuel et la voix de l’opérateur de la CM lui parvint par son Comm Link… « Dix secondes de pénalité. » Mince ! La pression exercée par Remisk n’était pas strictement contre les règles, puisque son vaisseau ne touchait pas le sien, mais c’était certainement déloyal et contre l’esprit de compétition. Elle n’avait aucun moyen de sortir de ce mauvais pas non plus, c’était comme si Remisk et le pilote de l’Avenger étaient de mèche. Cela ne l’aurait pas surprise le moins du monde.

 

Elle se reprit, se concentra et propulsa son M50 droit devant, plongeant et glissant sous l’Avenger. Il essaya de la coincer, basculant son aile vers le bas afin de lui masquer la vue, mais Darring anticipa son mouvement, dérapa simultanément en conservant son sang-froid et sa position. Entre-temps, le pilote de l’Avenger, ayant perdu son attention sur la voie devant lui, ne remarqua pas l’anneau décalé à gauche qui se rapprochait. Darring enfonça ses commandes de propulseurs et vira sur la gauche au dernier moment, quittant la trajectoire de l’Avenger. Elle prit parfaitement le virage et l’anneau. L’Avenger le vit trop tard, tenta de corriger, et toucha l’anneau avec son aile gauche. Il traversa le plan invisible du tunnel, compensa trop, et partit dans une vrille à travers le vide.

 

Mange ça !

 

Elle espéra que, quelque part derrière elle, Guul criait de joie. Elle pouvait presque entendre sa voix résonante chantant ses louanges. Elle apprécia cette pensée, mais l’urgence était maintenant droit devant elle.

 

Remisk était resté en vitesse maximale pendant toute la course. Comment est-ce possible ? se demanda-t-elle. Évidemment qu’il avait amélioré son M50, comme tout le reste, remplaçant tout ce qui était superflu par du carburant supplémentaire et de l’équipement de refroidissement, mais il devait sûrement être à sec à force d’accélérer comme ça. Il n’y avait pas d’autre explication. Il devrait bientôt dévisser. Et le plus tôt serait le mieux.

 

Elle ignora les trois autres pilotes qui la suivaient de près. Elle prit l’anneau suivant, puis un autre, laissant la puissante inertie tirer et propulser son vaisseau vers l’avant. C’était le meilleur moyen pour éviter la surchauffe, elle avait appris à piloter autour de Saturne. Relâcher la poussée dans les virages, et laisser son astronef déraper à vitesse maximale sur la trajectoire. Ainsi, on avait assez de poussée pour récupérer les quelques secondes perdues dans le dérapage. Cette orchestration était un jeu de millisecondes, et chacune comptait.

 

Elle se plaça derrière Remisk, prenant avantage de la dernière ligne droite avant le virage final et enfin les trois anneaux ultimes. Il ne restait pas beaucoup de temps, et elle devait attaquer maintenant.

 

Elle tenta de se déplacer au-dessus du vaisseau de Remisk. Il bougea pour la bloquer. Elle piqua, mais il bougea encore. Leurs engins de taille similaire étaient en parfait unisson. Elle vira sur la gauche, la droite, et chaque fois, Remisk bougeait pour la contrer. Comment fait-il ça ?

 

C’était un grand pilote. Il n’y avait aucun doute là-dessus. Il était fort, athlétique et gardait la tête froide. Remisk ne serait pas arrivé là où il en était sur le circuit sans être intelligent et précis. Mais ses mouvements, son instinct étaient presque surnaturels, comme s’il avait des sens accrus. Mais c’était impossible.

 

Chaque pilote avait passé un examen médical rigoureux pour s’assurer qu’aucune drogue n’avait été administrée avant la course, et des tests supplémentaires étaient établis en cours de route afin de s’assurer que rien n’était pris après la première étape. Remisk était juste bon.

 

Et bien, il faut que je sois meilleure.

 

Elle poussa son générateur jusqu’à ses limites, dépassant les niveaux de sécurité, provoquant la colère de son chef d’équipe. Il l’implora de ralentir, de prendre la seconde ou la troisième place, de ne pas risquer de ruiner le vaisseau si tôt pour une si petite récompense. Petite récompense, mon cul !

 

Elle avait pris la pole-position, et allait prouver à tout le monde que ce n’était pas du flan, qu’Hypatia Darring était là pour rester. Elle ne voulait pas donner du grain à moudre aux médias.

 

Elle effectua une série de tonneaux barriqués, laissant tournoyer son M50 comme un écrou. Remisk, craignant d’accrocher son vaisseau, vira très légèrement sur la gauche, et Darring bondit. Elle se faufila à côté de lui, plaçant son vaisseau. Elle accéléra encore et sentit ses propulseurs hurler leur mécontentement jusque dans ses bras et ses mains. Son manche trembla, ses alertes de température rugirent. Elle put le ressentir à travers tout son corps, et il n’y avait pas, dans toute la galaxie, de sensation comme celle-ci. C’était quelque chose que son père avait oublié. Il était lui-même un très bon pilote de chasse, ou du moins dans sa jeunesse. Mais il avait passé bien trop de temps de sa vie avec des géants lourdaux comme des destroyers, des croiseurs et des cuirassés. Il avait oublié ce que c’était de sentir sa chair picoter pendant que les puissantes forces g menaçaient de déchirer la peau sur ses os. Guul avait comprit cela. Remisk aussi, très certainement. Et même ce pitoyable fils de chienne de Mo’tak avait compris cette sensation extatique de la vitesse pure.

 

Elle prit une longueur d’avance puis elle négocia parfaitement l’anneau suivant, luttant contre l’inertie et tournoyant au travers d’un autre qui apparut immédiatement après le précédent. L’anneau final se profila au loin. Son chef d’équipe, dont l’attitude changea soudainement, hurla dans ses oreilles : « Allez ! Allez ! » Elle sourit. Elle avait prit la bonne décision. Elle méritait sans aucun doute d’être là, parmi les plus grands.

 

Remisk vint se positionner au-dessus d’elle, lui concédant la première place. Elle maintint sa trajectoire, laissant ses alarmes retentir. Elle gloussait comme une enfant, acceptant les éloges de son chef d’équipe. Les lumières clignotantes du dernier anneau ne la gênèrent pas et ne la rendirent pas malade, cette fois-ci. Elle les accueillit avec satisfaction.

 

Soudain, une ombre vint survoler son vaisseau, assombrissant son cockpit. C’était Remisk, son M50 avait trouvé son second souffle et la dépassait. Dans son euphorie, Darring n’avait pas réalisé qu’elle avait relâché la pression sur le bouton des propulseurs, la faisant légèrement ralentir. Et elle avait suffisamment ralenti pour que Remisk puisse passer au-dessus, cabrer et placer ses propulseurs principaux juste devant le cockpit de Darring. Elle tenta de garder sa vitesse et son cap, mais Remisk enclencha sa surpuissance et arrosa la verrière de Darring d’un jet de feu jaune.

 

Darring fit un tonneau vers la gauche. C’était une sérieuse erreur. Elle essaya de regagner sa position, écrasant les commandes de poussée, mais c’était trop tard. Ykonde Remisk passa à travers l’anneau final à la première place. L’Avenger et un autre pilote prirent les seconde et troisième places, alors que Darring, son vaisseau incontrôlable, tournoyant à travers le dernier anneau, finissait de justesse à la quatrième place.

 

À suivre……

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